En hommage à un grand « Défenseur » de l’Afrique, fervent Avocat des Opprimés, « Héraut » de la Justice et de la Liberté, « Apôtre » de l’Humanisme et Poète de l’Universel.
Aimé Césaire

Voix de la Négritude, Esprit de l’Humanité et Conscience de l’Universel
Par Joël Lévy
L’Antillais Aimé Césaire est, en vérité, l’inventeur du terme « Négritude ». Il est, en réalité, le concepteur de ce mot dont la « magie » a nettement marqué l’éveil de conscience d’une Race. Par ses réflexions pointues et ses envolées lyriques, il a contribué au rétablissement de la véritable Histoire humaine. En effet, la Négritude a, résolument, participé à l’enrichissement des Arts et des Lettres. Aussi a-t-elle participé à l’éclairage des Sciences. Grâce aux travaux de recherche du Sénégalais Cheik Anta Diop et du Guyanais Von Sertima, Elle a notamment contribué à l’enrichissement des Sciences physiques, à l’éclairage des Sciences humaines et sociales. Donc, ce mouvement politique et littéraire qui a pris son envol au milieu des années trente dans bon nombre de pays et territoires d’extraction aussi bien francophone et anglophone que lusophone et neerlandophone a littéralement participé à la meilleure compréhension et explication du Monde vivant.
En tant qu’inspirateur d’un discours politique et d’une philosophie de lutte de libération humaine, le Martiniquais Aimé Césaire est incontestablement un des trois piliers fondamentaux de la Négritude au sein de la Francophonie. Par ailleurs, avant d’être celui que connaît « parfaitement » l’initié ou le profane, c’est-à-dire un Moraliste et un Polémiste, un Politique engagé et un Défenseur des droits humains, un Écrivain et un Auteur, un Poète et un Penseur libre, il est d’abord et avant tout une Voix qui professe la Vérité historique, qui rend justice à l’Histoire. Il est ensuite un Cri qui interpelle la Conscience humaine. Il est enfin un Chevalier de la Justice.
S’il y a vraiment un mot qui pourrait parfaitement résumer sa vie prolifique de Littéraire et tout son parcours de Combattant permanent pour des causes nobles, « l’engagement » en serait incontestablement un. Par conséquent, son patronyme « Césaire » qui respire effectivement la liberté et la justice, qui transpire réellement les aspirations légitimes et fondamentales des Peuples et Nations Nègres, peut être automatiquement substitué par « l’Engagé ». Ainsi, Aimé Césaire deviendrait Aimé « L’Engagé ».
N’empêche que l’Indépendance d’esprit, la Liberté de penser et d’écrire au service de la vérité, la Justice, la Solidarité et la Fraternité conviennent très parfaitement à sa riche et forte personnalité politique et littéraire. À ce titre, il importe de penser à son investissement personnel dans la fondation de la défunte Édition « Présence africaine » en vue de publier, avec la collaboration de feu le Sénégalais Alioune Diop, les auteurs négro-africains boycottés par les Maisons d’Édition de l’époque.
L’inventeur du terme « Négritude »
Le très prolifique Aimé Césaire est, d’abord et avant tout, une Voix qui vient directement du fond des âges pour rappeler avec force et modestie la vraie trajectoire de l’Humanité vivante. C’est-à-dire une Humanité continuellement en quête de survie et de liberté, de subsistance et de dignité. Une Humanité qui a, naturellement, pris racine en terre africaine, conquis pas à pas le monde physique, s’est répandue sur la planète Terre. Une Humanité qui a vaillamment résisté aux tempêtes de l’Histoire et à toutes les vicissitudes de la fortune pour perpétuer la vie et la civilisation.
Donc, Aimé Césaire est en vérité cette Voix noble qui enseigne que l’Afrique en tant qu’espace culturel des Noirs est le berceau de la civilisation humaine. Il est cette Voix forte qui affirme sans détour que ce continent est l’Alma mater. D’où le sens mystique du mot « Négritude » qui veut dire racine-mère ou Mère de toutes les civilisations et de toutes les cultures.
D’ailleurs, force est de constater que le terme « Négritude » est sorti tout droit de ses méninges créatives, imaginatives et inventives. Aussi importe-t-il de relever que pour mieux définir cette démarche ou cette philosophie de combat consistant à défendre tous azimuts la dignité fondamentale de la race noire, le grammairien sénégalais Léopold Sédar Senghor, à la fois francophile vacciné et résolu, amoureux aveugle et partisan invétéré de l’hellénisme, préféra plutôt le terme « Négrité ». Pour ce poète de l’Universel et chantre du Métissage, ce néologisme désignait mieux que tout autre vocable les « valeurs culturelles et spirituelles » du monde négro-africain. Ce dernier a particulièrement opté pour ce mot savant en référence à la francité (ensemble des valeurs propres à la civilisation française) et aussi à l’hellénité (ensemble des valeurs propres à la civilisation hellène ou grecque).
Toutefois, le Martiniquais Aimé Césaire rejeta, semble-t-il, pour des raisons pragmatiques, le fameux concept de « Négrité ». Est-ce, en fait, par mépris du mimétisme intellectuel et des singeries mentales ? Ce qui est sûr et certain, il finit, réalistement, par imposer le terme « Négritude » en tant que discours et philosophie de combat de libération aux autres piliers défenseurs francophones de l’Africanisme (le Guadeloupéen Léon-Gontran Damas et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor). Il fit valoir ce terme dans la mesure où la civilisation négro-africaine insufflée par le « génie créateur » de l’Égypte pharaonique a façonné, intellectuellement et mentalement, spirituellement et moralement, techniquement et scientifiquement, la Grèce antique. D’ailleurs, qui d’autre que l’illustrissime historien grec Hérodote est mieux placé pour en témoigner abondamment dans ses écrits mémorables ? Qui d’autre bien sûr que Hérodote pour corroborer la thèse du Martiniquais Aimé Césaire ? Il y a lieu de souligner que ce pays méditerranéen est considéré à juste titre, de nos jours, comme la véritable source culturelle, la lumière inspirante de l’Occident chrétien, donc le berceau civilisateur de l’Europe.
Un des trois piliers fondateurs de la Négritude francophone
La Négritude francophone est naturellement dominée par trois figures de proue littéraires qui ont su intelligemment utiliser la plume dans le but de contester l’ordre colonial incarné par l’Occident en général et la France en particulier. Deux font partie de la Diaspora négro-africaine. Il s’agit du Martiniquais Aimé Césaire et du Guadeloupéen Léon-Gontran Damas. La troisième est originaire du Continent-mère, l’Afrique. Il s’agit du Sénégalais Léopold Sédar Senghor. En tant que piliers fondateurs de la Négritude, ces trois personnalités proposent trois démarches épistémologiques, trois visions idéologiques, en vue de définir et d’insuffler le combat des Peuples négro-africains.
Pour le Guadeloupéen Léon-Gontran Damas, la Négritude est « non seulement le fait d’être Noir mais également l’acceptation de ce fait ». Pour Damas, la Négritude met en relief les notions d’identité et de fierté que l’Occident tente de gommer systématiquement chez les Peuples négro-africains pour mieux les asservir. En d’autres termes, ce Chantre de la Négritude étudie la psychologie de domination en tant que système d’exploitation. Il démonte les mécanismes de ce régime fondé sur le génocide mental.
Pour le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, certainement épris de dosage et de mesure, la Négritude en tant que Méthode de lutte est « un lieu de rencontre et de dialogue permanent entre le Nègre opprimé et l’Occident oppresseur ». Ce dialogue postule le Métissage culturel, lequel permet à l’Être Négro-africain « de prendre, pour assurer son épanouissement et affermir son émancipation, tout ce qui est bon chez le Colonisateur et de rejeter tout ce qui est mauvais (la théorie du handicap culturel) chez le Colonisé ». C’est à travers ce choix judicieux et éclairé que celui-ci s’inscrit définitivement dans l’ordre universel qui est, par essence, « un espace de rendez-vous du donner et du recevoir ».
Par conséquent, le Nègre opprimé réellement ouvert à toutes les Cultures de la planète et aux autres Civilisations du monde devient un Être profondément libre. Conscient de l’environnement terrestre qu’il entoure, il est totalement libéré des branches mortes de l’ignorance et même du complexe d’infériorité culturelle. Maître de la connaissance et du savoir, des arts et des lettres, celui-ci devient un Être parfait. Un tel individu est mieux aguerri et mieux outillé pour faire face à l’exploitation et au processus de domination.
Il résulte que cette vision senghorienne insiste sur la nécessité absolue de combattre par tous les moyens voire d’éradiquer à tout prix l’analphabétisme culturel par l’érection des écoles pour assurer la formation intellectuelle. Elle insiste sur la nécessité de combattre l’ignorance mentale et l’abrutissement intellectuel par la magnificence de l’éducation et même par la revalorisation des réseaux culturels. À ce niveau, ce grand Chantre de la Négritude, poète de l’Universel et Apôtre de l’Humanisme rejoint un siècle plus tard la philosophie révolutionnaire du « Vénézuélien » Simon Bolivar qui essaime aujourd’hui dans toute l’Amérique latine, lorsque ce général libérateur affirma sans ambages : « Sans savoir ni lire ni écrire, il n’y a ni liberté, ni égalité, ni fraternité ».
Sis au confluent de l’Occidentalisme judéo-greco-chrétien et de l’Africanisme primordial, le Nègre acculturé est profondément un Être métissé. En fait, il est fondamentalement un « Métis culturel ». Il est à vrai dire un « Être hybride ». Ainsi, pour le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Nègre libéré, devenu de surcroît un Homme nouveau, est en réalité « le produit » ou « le croisement » des influences culturelles planétaires ». D’où le Métissage culturel rime avec liberté et dignité humaine dans la mesure où le Métis, en tant qu’Être et Sujet porte dans ses veines et exprime dans son imaginaire l’Humanité et l’Univers.
Pour le Martiniquais Aimé Césaire, la Négritude est, en réalité, un combat pour la liberté et la dignité de l’Être négro-africain « mentalement » emprisonné et culturellement « flagellé », psychiquement « mutilé » voire « traumatisé » par l’Occident influencé par la chrétienté romaine dans le cadre de l’exploitation capitaliste et de l’hégémonisme économique. C’est, en vérité, une lutte pour l’émancipation du Noir des jougs colonialiste, néocolonialiste et impérialiste. C’est surtout une lutte de tous les instants en vue de la libération effective du Nègre de l’esclavage mental professé par les doctrines primitivistes et pratiqué violemment par les tenants du négationnisme culturel (le génocide culturel).
Il ressort de ces trois démarches épistémologiques et visions idéologiques que la lutte de Léon-Gontran Damas met un accent fort particulier sur les aspects mentaux et psychiques de la colonisation. Ce dernier fait la psychanalyse du Négro-africain. Celle de Léopold Sédar Senghor met un accent particulier sur le système culturel en tant qu’enjeu d’exploitation et arme d’asservissement des Peuples, en tant que stratégie de domination des Nations et races. Cependant, le combat d’émancipation mené par Aimé Césaire vise plutôt les systèmes politique et économique en tant que socles du régime d’exploitation coloniale et d’hégémonisme culturel.
À l’instar de ses camarades de combat, le Guadeloupéen Léon-Gontran Damas et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, la noble lutte menée par Aimé Césaire pour l’affranchissement de l’Homme négro-africain s’inscrit profondément dans l’affirmation d’un Peuple méprisé et asservi. Elle s’inscrit fondamentalement dans la revalorisation d’une race opprimée par les tenants de l’hégémonisme occidental. Aussi s’inscrit-elle dans la réhabilitation d’une culture totalement négligée et délibérément ignorée par les négationnistes de la civilisation noire.
Il résulte de ces trois courants précurseurs de la Négritude francophone que le Guadeloupéen Léon-Gontran Damas est l’eau. Il symbolise, par son écriture et par ses réflexions, l’eau bouillante du geyser qui présente des vertus curatives, donc thérapeutiques. Il incarne la Mer parfois agitée par les vagues saccadées de la vie qui échouent sur les rivages de la liberté, dont la violence bouscule l’esprit, dont la puissance interpelle la conscience et dont la majesté interroge sans cesse le « moi ». Tout compte fait, il est en réalité ce fleuve tranquille qui transporte le Nègre, l’Africain, pour un voyage intérieur, intime, dans le but de lui faire découvrir ce qu’il est vraiment.
Le Sénégalais Léopold Sédar Senghor est plutôt l’air. Il est cette musique écrite et chantée par le vent parfois sifflotant, parfois impétueux. Il est le tempo qui imprime à la musique la beauté, donc la vérité. Somme toute, il est la musique qui « adoucit » les mœurs, dont le son merveilleux rappelle continuellement la virginité et l’innocence d’une Femme captivant à l’infini, par la plasticité de son corps, l’éclat de ses charmes et la douceur de son visage, le regard assoiffé de l’Homme définitivement conquis.
Enfin, le Martiniquais Aimé Césaire est le tonnerre qui gronde puissamment et violemment. Il est la lumière qui recouvre la vue et le feu qui consume la peur et la haine, les injustices raciales et sociales ainsi que les faussetés historiques. Il est ce volcan qui entre en éruption, qui se déchaîne pour restituer la vérité. Il est ce volcan dont l’émission des cendres et des gaz rappelle la majesté de la Vie, donc la grandeur de l’Humanité vivante. Il est cette coulée de lave jaillie du cratère pour fertiliser la Terre qui est la Mère nourricière.
Le Martiniquais Aimé Césaire incarne la lave volcanique dont les trois couleurs sont : le Jaune qui est la couleur de l’or, symbolise la victoire de l’Esprit en tant que Lumière qui guide et montre la voie; le Rouge qui est la couleur du sang signifie le sens du sacrifice et l’esprit de liberté, la quête de justice et de dignité; le Noir est la couleur adoptée par la lave une fois éjectée du cratère. Il enveloppe les deux premières – le Jaune et le Rouge – qui sont tout à fait visibles lors de la projection de la lave. Le Noir en tant que premier habitant de la Terre symbolise le taux de mélanine qui a permis à l’homme de résister farouchement aux dures épreuves du temps. Cette couleur magique représente la capacité de l’homme à transmettre la vie et la civilisation à sa progéniture. Il symbolise l’esprit de résistance par le travail pour la survie de l’humanité et la conquête de la liberté.
Si Damas incarne l’eau, Senghor représente l’air et Césaire symbolise le feu, le Négro-africain est sans aucun doute le quatrième élément de la Nature, c’est-à-dire la Terre. Il la porte en lui depuis les premiers balbutiements de la Vie et de la Civilisation humaine en Afrique. Ainsi, il y a lieu de le façonner et de lui donner une forme, à la manière d’un sculpteur voire d’un potier qui travaille la terre cuite.
La poétique de l’engagement
Lorsque l’on scrute très sereinement la pensée et le discours, la démarche et la logique d’Aimé Césaire, il importe de constater que ce poète de la Négritude exprime son être profond qui est, en vérité, la résultante des mots qui sonnent comme des hurlements, des geignements ou des grondements. Celui-ci exprime en fait des sons d’une extrême violence, d’une extrême dureté. Ce qui incline à penser que ce Chantre de la Négritude est en soi un cri avec un grand C. Ce qui atteste effectivement sa force et sa violence. Donc, le Martiniquais est en réalité un cri dont la puissance ne laisse personne indifférent.
En effet, Aimé Césaire est, intrinsèquement, un cri de révolte contre le viol de l’Âme qui forge l’identité de l’individu. Il est un cri de révolte contre le viol de la Conscience qui façonne la personnalité de l’Être humain. Il est en soi un cri de colère contre le mépris inconsidéré des autres cultures, races et Peuples du monde entier, complètement néantisés dans le dessein de mieux les exploiter. En cela, Césaire doit être considéré comme un Combattant de l’antiracisme et un fervent avocat des opprimés. Il est incontestablement la Voix des Sans-Voix, c’est-à-dire le fidèle porte-parole des plus faibles. En cela, le plus célèbre des Martiniquais est, à vrai dire, un cri de liberté et de justice parce qu’il s’oppose farouchement au génocide culturel. Il est surtout un cri de sagesse parce qu’il s’insurge énergiquement contre la destruction de la personnalité animique d’un groupe social et le meurtre de l’identité collective.
Aimé Césaire est enfin un cri d’alarme. En vérité, il est cette Vestale qui veille toujours au feu. Il est effectivement ce Gardien du Temple de la Sagesse et de la Morale qui veille jour et nuit au grain et au trésor spirituel de l’Humanité. À cet égard, il est prêt à sonner l’alarme pour dénoncer tout dérapage délibéré et préjudiciable à la Conscience humaniste et universelle, à l’élévation morale de l’Homme. Comme cela a été récemment le cas avec la volonté affichée par certains Occidentaux, bien intentionnés, de réécrire (réinterpréter) à dessein l’histoire du colonialisme (le phénomène du révisionnisme) qui est, par nature, un crime contre l’Humanité. En effet, dans le cadre strictement néolibéral de la Mondialisation marchande ou globalisation des marchés, les avocats les plus acharnés de la colonisation qui est, à n’en pas douter, un processus de viol culturel et une stratégie de vol économique, donc de soustraction frauduleuse et de confiscation des richesses appartenant aux races, Nations et Peuples du Tiers-Monde, tendent à l’interpréter ou à la définir, de plus en plus, comme la mise en valeur d’un territoire. Donc, de ce point de vue, le poète Martiniquais est en réalité cette Conscience chargée de rappeler à l’ordre les contrevenants à l’ordre moral et universel de l’Humanité.
Toutefois, s’il est par définition un véritable cri de révolte, de colère, d’alarme et même d’injustice, Aimé Césaire n’est pas, à vrai dire, un cri de guerre et de vengeance, de haine ou de rage. Car, ce dernier ne sème aucunement dans son action et ses réflexions, dans ses discours et écrits les graines de l’intolérance. Il ne promeut pas la vengeance. Il ne propage pas la haine. À ce propos, Aimé Césaire affirme péremptoirement qu’il n’est pas anti-français mais simplement « Martiniquais ». À preuve, le sens de la mesure, d’ailleurs, inné chez Léopold Sédar Senghor, qui est son camarade de combat, le pousse à accepter en 1946 la loi sur la départementalisation conférant à son Île natale, la Martinique, le statut de Département d’Outre-Mer (DOM). Cependant, pour les puristes et les incrédules, cette attitude est en soi une « hérésie politique », une « apostasie littéraire », donc un reniement de soi, pour n’avoir pas conduit ce territoire merveilleux à l’indépendance nationale et à la souveraineté internationale.
Aimé Césaire : « Le Nègre », « l’Africain » ou « l’Antillais » ?
Aimé Césaire se disait facilement « Martiniquais ». Sans aucun doute, il l’était dans toute sa simplicité. Il le demeurait dans tout son cheminement. En effet, la Martinique était son pays qui l’a vu naître, grandir et prospérer. Cependant, ce pays si proche de lui émotionnellement et mentalement, culturellement et moralement, le hantait sans interruption à telle enseigne qu’il lui permit de se découvrir et même de se comprendre, donc de se définir. Aussi lui permit-il de se trouver une vocation aux allures sacerdotales.
S’il est, à vrai dire, « Martiniquais », Aimé Césaire l’était-il en tant que Nègre, Africain ou Antillais ? Ce qui est clair, ce Chantre de la Négritude et Poète de l’engagement universel, est un Nègre. Il est sans aucun doute un Nègre parce qu’il refuse catégoriquement la logique de l’exploitation économique. Il l’est parce qu’il rejette du revers de la main le système d’asservissement culturel des Noirs. Son combat est celui de la liberté et de la dignité des Noirs.
Le Martiniquais Aimé Césaire est, également, un Africain. En effet, ce dernier considère que l’Être Africain est, en réalité, dépositaire d’une riche culture. Il est tributaire d’une très grande civilisation dont les valeurs fondamentales ont toujours inspiré l’Humanité ambiante, depuis les temps immémoriaux. Pour lui, l’Africain n’est pas par essence un sous-être. Il n’est pas un sous-homme et un produit voire un sous-produit d’une sous-culture sise à la périphérie. Pour Aimé Césaire inspiré intellectuellement et philosophiquement par l’existentialisme de Jean-Paul Sartre, l’Africain est action et mouvement. Il n’est pas réaction. Celui-ci n’est pas figé dans le temps et dans l’espace, comme l’affirment les théories primitivistes et le dépeignent les tenants de la pensée négationniste. Il est un acteur essentiel (la théorie essentialiste du Martiniquais Frantz Fanon) et non pas un spectateur inessentiel de l’histoire de l’Humanité.
Enfin, le Martiniquais Aimé Césaire est un Antillais. C’est-à-dire le colonisé ou l’esclave qui a brisé toutes les chaînes de la servitude pour se réapproprier son destin humain, pour accaparer définitivement son histoire héroïque d’homme acteur de l’Humanité. Il est l’homme qui redécouvre la liberté et la dignité, qui reconquiert son identité bafouée, enfouie dans les ténèbres de l’histoire. En d’autres termes, l’Antillais représente pour lui le refus du génocide culturel car il est fier de sa race noire, de ses origines nègres, de son identité africaine, car il est prompt et résolu à les défendre. D’où sa critique virulente à l’endroit du conformisme et du confusionnisme culturel parfois dégagé et propagé par la Créolité littéraire. D’après ce théoricien oh ! Combien engagé de la Négritude, l’Antillais incarne somme toute le rejet de l’Apartheid économique et social, le refus du ségrégationnisme racial.
En tout état de cause, Aimé Césaire est et reste somme toute martiniquais. De par sa naissance tout comme de par sa culture. Le Martiniquais est par essence un être pluriel. Il a, en réalité, une identité plurielle. Coule dans ses veines le sang africain, amérindien, asiatique et occidental. Il est, en vérité, le fruit de plusieurs cultures et civilisations. Aussi est-il fondamentalement la rencontre de plusieurs races, Peuples et Nations de la Terre. Donc, le Martiniquais est, à n’en pas douter, le produit de cette cohabitation interraciale ou coexistence interculturelle. À cet effet, ce dernier symbolise intrinsèquement la tolérance et l’esprit de solidarité. Donc, il symbolise l’esprit de partage et de fraternité. Aussi symbolise-t-il en tant que creuset de cultures et de civilisations du monde le dialogue permanent dans un cadre essentiellement fondé sur l’équité et la justice. En cela, il promeut le principe d’égalité des races, Peuples et Nations, des cultures et civilisations. En tant qu’individu, il exprime l’égalitarisme cher aux Patriotes français. Prototype du dialogue, il exprime la liberté, l’égalité et la fraternité qui forme le triptyque républicain.
Toutefois, dans la conception césairienne de la Négritude « libératrice », donc « émancipatrice », le Martiniquais, quand bien même il dispose d’une identité propre et particulièrement multiple, reste fondamentalement Nègre. Donc, il demeure intrinsèquement Noir et Africain par sa culture et par l’héritage de son patrimoine transmis de génération en génération par les déportés. Pour lui, la Négritude constitue le tronc commun de son identité multiple. Elle est la colonne vertébrale de sa culture créole. Elle est l’épine dorsale de la mosaïque culturelle antillaise, du patchwork martiniquais.
Le Créolisme littéraire refuse d’endosser ce discours, cette démarche et cette vision d’Aimé Césaire parce que ce courant considère l’Antillais en général et le Martiniquais en particulier, comme un Être qui s’est affranchi de la culture négro-africaine pour concevoir et vivre une culture propre : la Créolité. Celle-ci est la somme des cultures africaine, amérindienne, asiatique et européenne. De ce fait, le Martiniquais n’a pas de race spécifique ni de couleur spécifique. Même s’il vit dans un monde auréolé de plusieurs couleurs et parfums, il est en vérité un « sans couleur ». À ce titre, il ne peut pas être catalogué ni défini. Il n’a qu’une et une seule culture : la Créolité qui est en soi unique et spécifique. Ainsi, ce dernier ne peut pas être défini du point de vue racial. Il ne peut l’être que du point de vue culturel. Cette vision qui évacue la notion raciale constitue une rupture épistémologique avec la Négritude défendue par Aimé Césaire qui reconnaît la spécificité plurielle du Martiniquais et à plus forte raison l’identité plurielle de l’Antillais, qui lui reconnaît les racines négro-africaines.
Force est de constater que cette vision de la Créolité en tant que discours culturel est aussi véhiculé dans les autres Départements d’Outre-Mer français (DOM) par Waro. Cet artiste-musicien de l’Île de la Réunion pratique le rythme musical Malowa perpétué par des esclaves africains, notamment à l’Île Maurice et environs. De race blanche et de souche française, il refuse catégoriquement, au nom de « sa » culture créole, de s’exprimer dans la langue de Voltaire et de Molière. Donc, celui-ci refuse de faire la promotion de la Francophonie.
À cet égard, il convient de mentionner que le Mulâtre martiniquais Raphaël Confiant qui est effectivement la référence littéraire, a fortiori la figure de proue de la « Créolité » aux Antilles françaises , a écrit un de ses tout premiers ouvrages « le Nègre et l’Amiral » en langue créole. Ce livre qui est en soi une véritable peinture vivante par ses multiples tableaux merveilleux, dévoile, en réalité, l’« essence » spécifique de la Créolité en tant que culture et langage esthétique propre à une communauté qui incarne la symbiose et l’osmose. Il pose sur le plan purement psychologique la problématique de l’identité créole en tant que réponse à la crise identitaire de l’Antillais. Par cette dimension et par son intérêt littéraire, cet ouvrage a été finalement traduit en français.
Critique du colonialisme et du néocolonialisme, pourfendeur de l’impérialisme et du capitalisme sauvage, Aimé Césaire est à vrai dire un Hymne à la liberté et à la justice. Sa lutte pour l’émancipation des Peuples négro-africains est une Ode à l’Humanisme et à l’Universalisme. En réalité, ce poète de l’Universel et chantre de la Négritude restera, à jamais, cette Voix intérieure – extériorisée – qui interpelle incessamment la Conscience humaine.
Ainsi, avec le trépas inopiné de ce grand chantre de la Négritude et poète de la liberté, l’Humanité vivante vient de perdre un Grand Esprit et, également, un Grand Témoin de l’Histoire. Elle vient de perdre irréversiblement un Phare de la « Morale » internationale. De ce fait, le Martiniquais Aimé Césaire s’élève au rang des Immortels parmi les Immortels. L’Histoire retiendra qu’il avait décliné le Ministère des droits de l’Homme sous la présidence socialiste du florentin François Mitterrand dont il était, d’ailleurs, très proche pour ne pas servir de caution et de couverture à la politique paternaliste de la France, entre autres en Afrique noire, laquelle est souvent qualifiée par certaines voix autorisées de colonialiste et d’impérialiste.
Par la noblesse de son combat permanent en faveur de la libération complète de l’Humanité de ses turpitudes et de ses phantasmes débiles, le Martiniquais Aimé Césaire fait déjà partie du Panthéon du cœur et de l’Intelligence. Par la pertinence de sa lutte en faveur l’émancipation de l’Homme négro-africain de l’esclavage économique et de la colonisation mentale, celui-ci fait déjà partie du Panthéon de la Conscience humaniste. Enfin, par son discours philosophique et par l’ensemble de son héritage (patrimoine) littéraire légué généreusement à l’Humanité et aux générations futures, il fait déjà partie du Panthéon de la Mémoire universelle dans la mesure où ses nombreux écrits et réflexions sont encore d’actualité. À cet effet, il y a lieu de tourner rapidement le regard vers l’Afrique, l’Asie, les Amériques, les Antilles (Caraïbes), l’Europe et l’Océanie. Par conséquent, le racisme et la colonisation sont-ils définitivement vaincus et extirpés de la tête humaine ? Leur lot de souffrances morales et leur cortège d’injustices sociales sont-ils définitivement éradiqués de la Terre ?
Paix à votre Âme, Aimé Césaire ! Que la Terre des Ancêtres vous soit légère !
Quelques ouvrages conseillés d’Aimé Césaire : « Les arènes miraculeuses » (1946), « Soleil cou coupé » (1947), « Corps perdu. Discours sur la Négritude » (1950, « Toussaint Louverture » (1962), « La tragédie du Roi Christophe », « Cahier d’un retour au pays natal » (1939), « Discours sur le colonialisme » (1950), « La Révolution française et le problème colonial » (1962).
Joël Lévy est journaliste. En qualité d’analyste politique et social, il est auteur et signataire de plusieurs articles, dossiers et reportages sur divers thèmes. Parmi les sujets qu’il a eus à traiter dans le cadre de sa profession et à aborder dans des conférences-débats, il convient de citer les questions de société, la santé, la religion, la démocratie, les droits de la personne humaine, la politique, la culture et les arts, la littérature, le sport et l’environnement.
Ce brillant auteur-écrivain martiniquais aime répéter, à toute celle et à tout celui qui veut bien l’entendre, qu’il a souffert réellement du racisme en France, entre autres à Marseille, lorsqu’il était étudiant, plus en tant que Maghrébin que Noir en raison de la couleur «
basanée » de sa peau.